Pallade Veneta - Derrière les lunettes du président Macron, les défis d'un savoir-faire français

Derrière les lunettes du président Macron, les défis d'un savoir-faire français


Derrière les lunettes du président Macron, les défis d'un savoir-faire français
Derrière les lunettes du président Macron, les défis d'un savoir-faire français / Photo: Fabrice COFFRINI - AFP/Archives

Objet d'un "buzz" planétaire depuis qu'Emmanuel Macron les a arborées à Davos en tenant tête à Donald Trump, ces lunettes de soleil ont vu leurs ventes exploser. Un succès inattendu pour le propriétaire italien de leur fabricant jurassien, racheté au prix de licenciements.

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"Nouveau. Lunettes de soleil Pacific S01- Elysée X Maison Henry Jullien." Verres bleus sur monture argentée, ces lunettes "à la Top Gun" à 659 euros sont désormais proposées... sur la boutique en ligne de l'Elysée.

Depuis le Forum de Davos la semaine dernière, "on nous a appelés du monde entier, cela nous a fait une publicité incroyable", s'enthousiasme Stefano Fulchir, PDG de la société italienne iVision Tech, propriétaire de la marque Henry Jullien.

Plus de 500 unités ont été vendues en ligne, alors que l'entreprise spécialisée dans le haut-de-gamme produisait jusqu'à présent mille paires par an, dont 200 modèles Pacific S01 dans ses discrets ateliers de Lons-le-Saunier, dans le Jura.

Le site internet de la marque "a crashé" - un site temporaire uniquement dédié au modèle présidentiel a été ouvert - et l'action d'iVision Tech s'est envolée de 70% en quelques jours en bourse, poursuit-il.

Ces fameuses lunettes, le chef de l'Etat les avait commandées en 2024 pour "faire un cadeau à un ministre pendant le G20". Le modèle, en partie conçu avec un fil d'or, nécessite 279 actions, près de quatre mois de travail et beaucoup de savoir-faire. Macron voulait ainsi offrir "un morceau d'histoire française" et avait également acheté une deuxième paire pour lui-même, se souvient Stefano Fulchir.

Les deux paires, "on les a bichonnées, bien sûr", sourit Hervé Basset, 60 ans, dont plus de la moitié chez Henry Jullien. Après coup, "on était tous contents" de recevoir une lettre de remerciement du président, se rappelle Karine Pélissard, 30 ans de métier, en sectionnant d'un geste expert des dizaines de branches de futures paires de lunettes.

Malgré cette prestigieuse commande, la maison Henry Jullien a connu des temps difficiles, à l'image de la lunetterie française, née dans le Jura en 1796 et aujourd'hui durement concurrencée par l'industrie asiatique, bien moins chère.

- "Battage médiatique" -

L'entreprise, qui comptait encore "180 salariés il y a une quinzaine d'années", n'en employait plus que 15 lors de son rachat par iVision Tech en septembre 2023, retrace le maire (divers gauche) de Lons-le-Saunier, Jean-Yves Ravier.

En octobre 2024, soit quelques mois après la livraison des lunettes présidentielles, le nouveau propriétaire licenciait quatre salariées, leur reprochant "des problèmes de cadence", explique à l'AFP l'avocat Philippe Métifiot-Favoule, qui les défend aujourd'hui devant les prud'hommes et estime "assez injuste" le "battage médiatique".

Pour lui, les nouveaux propriétaires étaient "plus intéressés par la marque que par les ouvrières". Ils sont "partis avec les plans en Italie, et revenus en France avec des cartons de lunettes qui ressemblaient aux nôtres", retrace l'une des salariées licenciées, Marie-Madeleine Gautheron, 40 ans, aujourd'hui femme de ménage.

Dix salariés travaillent encore à Lons-le-Saunier pour la marque Henry Jullien, dont trois à la production, indique la maison-mère italienne, qui précise avoir mobilisé son site de Martignacco, dans le nord-est de la péninsule, pour répondre à l'explosion des commandes.

Le patron, Stefano Fulchir, nie toute confusion: les paires fabriquées dans le Jura seront estampillées "made in France", et celles sorties d'usine à Martignacco "made in Italy", les deux labels "les plus importants au monde" dans le secteur de la lunette, et garantie de qualité selon lui.

Mais pour Julien Forestier, qui préside le syndicat des lunetiers du massif jurassien, ce "buzz" ne "rapportera rien" à la filière locale. "Nous ne sommes plus que quelques entreprises à nous battre pour de la fabrication française", et les opticiens eux-mêmes "ne croient plus tellement" au made in France, déplore ce responsable.

Le secteur ne compte plus qu'une cinquantaine de sociétés et environ 800 salariés dans le Jura, contre 10.000 dans les années 1950. Il produit encore plus de 2 millions de montures par an, dans le moyen et haut-de-gamme, selon M. Forestier.

Le maire veut croire malgré tout que le "coup de pub" du président sera "une bonne chose" pour la marque italienne, pour l'entreprise locale et pour sa ville: "ça peut être l'occasion de redynamiser le site".

R.Zaccone--PV

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