"Tout ce qu'on a": les vols de portables alarment les Brésiliens
Une arme à feu braquée sur la tête en pleine rue à Rio de Janeiro, Eduardo Metzker a dû donner à deux motards son téléphone et le code pour le déverrouiller.
En quelques heures, les braqueurs l'ont dépouillé de 80.000 réais (environ 13.000 euros) sur ses applications bancaires, notamment via des achats à crédit.
"On sort pour gagner notre vie, on fait des économies, et tout d'un coup on nous prend tout ce qu'on a", raconte à l'AFP ce développeur de logiciel de 29 ans.
Les vols de téléphones sont l'un des symboles les plus criants de la crise sécuritaire qui frappe Rio et de nombreuses autres villes brésiliennes à l'approche des élections du 4 octobre.
"Le portable semble cristalliser une panique croissante face à la violence urbaine", résume le Forum brésilien de sécurité publique (FBSP) dans son rapport annuel.
Selon une étude publiée en mai par cette ONG, environ 14 millions de personnes se sont fait voler un téléphone lors des 12 mois précédents.
Mais seulement environ 830.000 délits de ce type ont été signalés l'an dernier, selon le rapport, basé sur des données policières.
"Quand on se déplace, on est terrorisé et constamment en alerte", dit Caroline Lo Bianco. Cette dentiste de 36 ans s'est fait arracher son téléphone des mains par la fenêtre d'un VTC alors qu'elle était enceinte de sept mois.
- "Portable du voleur" -
La sécurité est la préoccupation numéro un des électeurs brésiliens, selon les sondages.
Le président de gauche Luiz Inacio Lula da Silva, qui brigue la réélection, s'est donné un objectif ambitieux: "zéro téléphone volé".
Son principal adversaire, le sénateur conservateur Flavio Bolsonaro, a promis de quadrupler les peines de prison.
"Franchement, ils peuvent dire ce qu'ils veulent, je ne crois pas en eux", peste Eduardo Metzker.
Depuis le braquage dont il a été victime, le téléphone sur lequel il a installé les applications bancaires ne sort plus de chez lui.
Pour aller dans la rue, il en a un deuxième, bon marché. C'est "le portable du voleur", une précaution adoptée par environ 30% des Brésiliens, selon le FBSP.
Les voleurs "ne sont plus vraiment intéressés par l'appareil en lui-même, mais par les données qu'il contient", explique Leonardo Silva, coordinateur de cette ONG.
Après s'être fait dérober le sien, Caroline Lo Bianco a bloqué ses cartes bancaires, mais plus de 600 euros ont été transférés depuis un compte en ligne.
Les délinquants ont également acheté une console Xbox à près de 900 euros, via son application Amazon, une commande qu'elle a réussi à annuler avant la livraison.
Ils sont même entrés dans ses applications de livraison de nourriture et ont envoyé de la bière et des hamburgers à différentes adresses de Rio.
- Bandes organisées -
La criminalité liée aux téléphones mobiles est souvent savamment orchestrée.
Luiz Fernando Bugiga, procureur au sein du Groupe d'action spéciale de lutte contre le crime organisé, rapporte qu'une opération policière à Sao Paulo a démantelé un réseau composé de quatre cellules criminelles distinctes.
Ceux qui dérobent les téléphones les remettent à une cellule spécialisée dans les virements bancaires et le vol des données personnelles.
Une troisième cellule effectue des modifications techniques pour que les appareils puissent être utilisés à nouveau impunément et être ainsi revendus par le quatrième groupe, entiers ou en pièces détachées.
"Le vol de téléphone entraîne de multiples formes de pertes pour la victime et donc de multiples sources de profit pour les délinquants", souligne le procureur.
Pour un grand nombre de Brésiliens, la simple perte de l'appareil représente déjà un coût considérable.
Joel da Silva, concierge de 42 ans, est "resté un mois sans téléphone" avant de pouvoir en acheter un à crédit en quatre versements, après avoir été braqué avec une arme à feu.
Il dit avoir été témoin de quatre vols de portables en sept mois depuis l'immeuble où il travaille à Ipanema, quartier chic de Rio.
Originaire de la capitale Brasilia, Caroline Lo Bianco a également été victime d'un carjacking il y a quelques années.
"Je dis à mon mari: s'il me demande d'aller vivre en Amazonie, ma valise sera prête dès le lendemain", souffle-t-elle.
M.Romero--PV