Pallade Veneta - Ukraine: fuir la guerre, puis revenir malgré elle

Ukraine: fuir la guerre, puis revenir malgré elle


Ukraine: fuir la guerre, puis revenir malgré elle
Ukraine: fuir la guerre, puis revenir malgré elle / Photo: SERGEY BOBOK - AFP

Quand elle ramasse des morceaux de métal tordus près du trampoline de son enfant, Tatiana Filipova pense aux drones russes qui ont frappé son quartier dans le nord-est de l'Ukraine, où elle est retournée des mois après avoir fui la guerre.

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Sa famille fait partie des centaines de milliers de personnes qui ont quitté la région frontalière de Kharkiv, pilonnée sans relâche aux premiers mois de l'invasion russe, laissant vides de nombreuses zones d'habitation détruites.

Les gens ont commencé à y retourner après qu'une contre-attaque éclair des forces ukrainiennes en septembre 2022 eut chassé l'armée de Moscou qui avait occupé la majeure partie de la région.

Ils tentent de reconstruire leur vie malgré la menace constante des bombardements et à un moment où les militaires russes revendiquent des avancées dans les environs de Koupiansk, à une centaine de kilomètres au sud-est, près de la ligne de front. Les autorités de plusieurs dizaines de localités de cette région ont ordonné jeudi l'évacuation de leurs habitants face à la progression russe, qui fait planer le spectre d'une deuxième occupation.

"Ma vie s'est arrêtée", se souvient Mme Filipova, évoquant le jour où elle a fui les combats en mars 2022.

Cette responsable marketing de 35 ans avait trouvé refuge dans la région de Tcherkassy (centre), avec sa fille de trois ans, trois chats et tout ce qu'elle avait pu mettre dans sa voiture.

Elle avait laissé derrière elle son mari, resté au côté de son grand-père malade.

Après des mois d'incertitude, elle est finalement retournée sur place après le retrait des Russes mais l'illusion de sécurité s'est envolée quand leur quartier a été frappé une nuit.

L'inquiétant bruit que font en vol les drones explosifs "Shahed", fabriqués par l'Iran, a incité la famille à s'éloigner des fenêtres et le père à protéger son enfant avec son corps.

- Frappes "à tout moment" -

Un engin s'est écrasé sur un collège technique tout proche, la déflagration a secoué leur maison et fissuré des murs.

Un autre a explosé à proximité immédiate de leur habitation, des éclats ont troué leur clôture.

"Quand on vit à Kharkiv, on peut être touché à tout moment", dit la jeune femme.

Comme elle, de nombreux déplacés retournés à Kharkiv vivent dans la peur des bombardements sur leur ville, située à une trentaine de kilomètres de la frontière russe.

Victoria Revenko, 38 ans, voit ses deux enfants de neuf ans et onze ans lui reprocher la mort, sur le front oriental, de leur père, volontaire dans l'armée.

Il était retourné à Kharkiv après avoir quitté la capitale ukrainienne où la famille s'était réfugiée.

"Si nous étions restés à Kiev, cela ne serait jamais arrivé", lui a dit son fils, raconte la mère.

Les enfants n'acceptent pas la mort de leur père, si bien qu'ils envoient encore des SMS sur son téléphone.

Victoria Revenko dit se retenir de pleurer devant ses enfants, avant de fondre en larmes dans un parc de la ville où l'AFP l'interroge.

Selon son maire Igor Terekhov, environ 1,2 million de personnes vivent actuellement à Kharkiv, soit quasiment autant qu'avant le conflit - 1,5 million -. Elles étaient 300.000 à y être restées après le début de la guerre.

La ville, la deuxième plus grande d'Ukraine, n'a jamais été prise par les Russes qui ont buté sur une défense ukrainienne farouche.

Bien des endroits portent les stigmates des bombardements : musées percés par les éclats d'obus, universités aux toits arrachés et rues aux trous béants.

- Fatalisme -

Les nombreux retours illustrent l'attitude "fataliste" de ceux qui vivent difficilement l'exil et aspirent à rentrer en dépit des risques, quand d'autres veulent croire que la guerre pourrait encore s'achever bientôt, selon Natalia Zoubar, une analyste politique travaillant à Kharkiv, interrogée par l'AFP.

Une blague veut que les natifs de cette cité se repèrent facilement dans une foule d'Ukrainiens : ce sont les moins réactifs aux alertes aériennes.

Beaucoup ne voient pas l'intérêt d'aller dans un abri car la frontière est si proche que les missiles arrivent souvent plus vite que l'alerte.

Alina Ostrykova, une employée d'ONG de 31 ans retournée cet été à Kharkiv avec son enfant en bas âge, veut illustrer cette attitude en désignant une femme en talons se tenant devant un bar branché.

"Elle sait qu'il ne sera pas facile de courir vers un refuge en talons", dit-elle à l'AFP.

"Quelle option les gens ont-ils ? Juste de courir ?", s'interroge-t-elle.

Pour elle, c'est ce fatalisme qui a en quelque sorte permis à l'Ukraine de ne pas s'effondrer.

Un sentiment qui l'on retrouve chez Tatiana Filipova dont la maison a été récemment rénovée à grands frais en dépit des risques de frappes.

La famille compte rester là et la mère se réjouit de voir son enfant prendre les explosions pour de l'orage.

"Je ne pense pas qu'une enfant de trois ans puisse comprendre le concept de guerre et de mort", souligne-t-elle. "Il vaut mieux qu'elle pense que c'est le tonnerre".

I.Saccomanno--PV

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