Pallade Veneta - Après la perte du Karabakh, les blessures à vif d'un vétéran arménien

Après la perte du Karabakh, les blessures à vif d'un vétéran arménien


Après la perte du Karabakh, les blessures à vif d'un vétéran arménien
Après la perte du Karabakh, les blessures à vif d'un vétéran arménien / Photo: Aris MESSINIS - AFP

Le Haut-Karabakh a déposé les armes mais Sergueï Davidian ne veut rien entendre: l'enclave reprise par l'Azerbaïdjan est le foyer de ses ancêtres arméniens, le lieu de son enfance et la terre pour laquelle il a combattu en 2020 au prix de graves blessures.

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Reclus dans le modeste studio qu'il partage avec sa mère dans les faubourgs d'Erevan, l'ancien combattant âgé de 39 ans cherche ses mots. "La perte du Karabakh... Je ne peux pas l'accepter", lâche-t-il.

Portant un polo noir orné du drapeau de la république autoproclamée, il dit que son patriotisme est intact, contrairement à son corps meurtri lors de la guerre de l'automne 2020 contre l'ennemi azerbaïdjanais.

Son bras gauche est creusé par une large cicatrice. Ses jambes sont, elles, à jamais striées par des éclats d'un obus ou d'un drone tombé du ciel, "le 13 octobre 2020" dit-il sans hésiter.

"Je ne sentais plus rien, tout était anesthésié, mon avant-bras était pratiquement coupé", raconte-t-il. Désorienté alors, il demande à un soldat de le rafistoler avec du scotch.

Neuf jours de coma et trois mois d'hospitalisation ne suffiront pas à le remettre totalement sur pied et l'ex-soldat vit aujourd'hui avec une pension d'invalidité, l'assistance quotidienne de sa mère et une béquille pour l'aider à marcher.

- "Reprendre les armes" -

Malgré ces blessures, et contre toute évidence, Sergueï Davidian se dit prêt "à reprendre les armes" et s'interdit toute compassion à l'égard des dizaines de milliers d'Arméniens qui ont fui le Haut-Karabakh après l'offensive éclair de l'Azerbaïdjan des 19-20 septembre. "Ils auraient dû rester pour combattre", assène-t-il.

"Cette terre est à nous", poursuit-il, mêlant l'histoire arménienne à celle du jeune garçon grandi sur ces terres montagneuses, mythifiées à Erevan. "Là-bas, j'ai gravé mes initiales sur les arbres".

Le destin et les détours de l'ère soviétique l'ont pourtant vu naître à... Bakou, capitale de l'Azerbaïdjan honni par l'Arménie.

A l'époque, les deux voisins partagent le même statut de "république socialiste" sous tutelle de l'URSS, dont la dislocation à partir de la fin des années 1980 va réveiller les antagonismes.

En février 1988, un pogrom contre les Arméniens de la ville azerbaïdjanaise de Soumgaït sème la terreur alors qu'éclate la première guerre du Haut-Karabakh (1988-1994).

La famille de Sergueï ne se sent plus en sécurité dans la capitale azerbaïdjanaise. "Ils nous ont obligés à quitter Bakou", se souvient sa mère Nadejda, en pleurs. "Les gens à côté de qui on vivait se sont retournés contre nous et nous jetaient des pierres".

Décision est prise de s'installer à Stepanakert, la ville qui deviendra la capitale du Haut-Karabakh en 1991 quand l'enclave peuplée majoritairement d'Arméniens déclarera unilatéralement son indépendance.

Sergueï grandit alors aux premières loges d'un conflit qui s'achèvera en 1994 en faisant 30.000 morts et en provoquant des déplacements massifs de population, Azerbaïdjanais et Arméniens.

"Quand j'avais 8 ans, un chien nous avait ramené un pied humain, on jouait avec", dit celui qui regardait les combats depuis un toit "comme un film".

Même après la fin de la guerre, la vie au Karabakh est teintée d'amertume pour Sergueï qui reste traité "comme un étranger" par les autres enfants, pourtant arméniens comme lui.

"Je ne parlais que russe et je ne savais dire qu'un seul mot en arménien: non", se souvient-il. Mais rien ne peut alors le décider à quitter cette terre. "Ma grand-mère m'a dit que c'était le berceau de nos origines".

C'est en 2008 qu'il rejoint l'armée du Karabakh au moment où son père la quitte avec le grade de colonel. L'homme est aujourd'hui décédé mais sa veuve s'empresse de montrer sa photo dans un uniforme bardé de galons.

Sergueï a connu lui le combat à deux reprises, en 2016 et durant la guerre de 44 jours fin 2020 qui le marquera dans sa chair.

Aujourd'hui, la république autoproclamée est promise à l'auto-dissolution au 1er janvier 2024 et Sergueï en appelle à un sursaut du "monde chrétien", tentant une relecture religieuse d'un conflit aux racines complexes avec l'Azerbaïdjan musulman.

Cet espoir est bien maigre mais l'ancien militaire en est convaincu: "Il y aura une résistance arménienne pendant 10 ans, 100 ans, 1000 ans".

U.Paccione--PV

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