Pallade Veneta - Sur la Toile, la ligne de front numérique des caricaturistes iraniens

Sur la Toile, la ligne de front numérique des caricaturistes iraniens


Sur la Toile, la ligne de front numérique des caricaturistes iraniens
Sur la Toile, la ligne de front numérique des caricaturistes iraniens / Photo: Martin LELIEVRE - AFP

Deux hommes brandissent une banderole portant les mots "Non à la guerre". L'un d'eux, cagoulé, tient de sa main libre une potence à laquelle un homme est pendu. Le croquis est signé du caricaturiste iranien Mana Neyestani.

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Le dessin de cet exilé illustre ce que lui-même appelle le "dilemme créé par le régime" de Téhéran. "C'est difficile de travailler en ce moment. On est étiqueté soit comme favorable à la guerre, soit comme favorable à la République islamique", explique-t-il.

Trois dessinateurs de presse interrogés par l'AFP à Paris, Amsterdam et Helsinki tracent ainsi une ligne de front numérique, la seule qui leur reste.

Dans l'appartement près d'Amsterdam où elle vit depuis sept ans, Sanaz Bagheri insiste: "nous faisons tout ce qui est possible pour être la voix" des Iraniens.

Tout au long de l'histoire tourmentée du pays, les artistes ont utilisé satire et caricature pour contourner les persécutions. Un langage de symboles et métaphores visuelles qui nourrit une critique acérée.

- Khamenei et les femmes -

Sur un autre croquis récent de Mana Neyestani, le ministre iranien des Affaires étrangères est assis sur la tête d'un homme aux mains et chevilles liées, allongé sur un banc sous un panneau signalant que le wifi ne marche pas.

Et Abbas Araghchi de déclarer: "Je suis la voix des Iraniens."

"Les réseaux sociaux sont le seul moyen pour moi de communiquer avec mon public et l'un des seuls pour les gens en Iran de rester informés", explique le dessinateur, qui revendique près d'un million d'abonnés sur Instagram.

Car les quelque 90 millions d'Iraniens sont plongés dans l'obscurité numérique par la coupure quasi totale d'Internet, imposée par les autorités depuis le début de la guerre.

Dans une galerie de Paris, une sélection des oeuvres de Mana Neyestani est actuellement exposée aux côtés de celles d'un autre caricaturiste primé, Kianoush Ramezani, en exil à Helsinki.

Le guide suprême Ali Khamenei, tué le 28 février au premier jour de l'offensive américano-israélienne, est l'objet constant de leur satire.

Comme, mais cette fois en positif, les militantes du mouvement "Femmes, Vie, Liberté", qui a émergé en 2022 après la mort en détention de la jeune Kurde Mahsa Amini.

Un dessin croque ainsi une femme aux longs cheveux flottants, debout sur le turban en flammes du guide. Un autre montre des écolières sans voile arrachant son portrait du mur de leur salle de classe.

- "Dangereux pour nous" -

"Le système est construit sur la sacralisation du guide suprême et d'autres figures qui le composent. Ils ont investi d'énormes efforts et ressources pour construire ce sentiment de sacralité et un simple dessin peut le saper", estime Kianoush Ramezani.

"Les Iraniens sont sarcastiques et ont un bon sens de l'humour, mais ils prennent les caricatures politiques extrêmement au sérieux. (...) Cela devient dangereux pour nous."

Après la répression des redoutés services de renseignement Savak des années 1970, puis l'ère de la "défense sacrée" des autorités islamiques pendant la guerre Iran–Irak, dans les années 1980, la pratique de la satire a connu un bref répit avec la prolifération de journaux réformateurs.

Mais avec l'élection du conservateur Mahmoud Ahmadinejad en 2005, les restrictions ont renvoyé de nombreux caricaturistes en exil. D'autres encore ont fui lors des manifestations de 2009 contre M. Ahmadinejad, puis en 2023.

Dans une histoire à l'ironie kafkaïenne, c'est un simple cafard qui a poussé à l'exil Mana Neyestani, auteur primé de huit ouvrages.

Il la raconte dans un roman graphique, évoquant son incarcération dans la tristement célèbre prison d'Evin à Téhéran, après son arrestation en 2006 pour une caricature dépeignant un Iranien azéri sous les traits d'un cafard.

Interprété comme une insulte à la communauté azérie d'Iran, dont le dessinateur est lui-même issu, le dessin avait déclenché des émeutes, le conduisant à fuir le pays en 2007.

Kianoush Ramezani, lui, se sent toujours menacé par le pouvoir, même dans un café d'Helsinki, à près de 4.000 km de sa ville natale de Rasht, sur la mer Caspienne.

"Ils dépensent beaucoup d'argent pour leur (...) armée numérique et ils t'attaquent systématiquement, te harcèlent", s'emporte-t-il, furieux.

L.Barone--PV

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