En Outre-mer, les freins à l'importation de matériaux de BTP sans norme européenne CE
Adoptée en juin 2025 pour réduire le coût de la construction en outre-mer, la loi autorisant l'usage de matériaux locaux ou importés sans le marquage européen CE attend toujours ses décrets, tandis que le BTP doute déjà de son efficacité sur les prix.
Dans les territoires ultramarins, le coût de revient d'un logement neuf a bondi de 30 % depuis 2020 : selon le bailleur CDC Habitat, il atteint de 190.000 à 240.000 euros - et a doublé à Mayotte - contre 175.000 euros dans l'Hexagone.
Dès 2018, l'Autorité de la concurrence relevait un surcoût de 39 % sur les matériaux à La Réunion, avec une tonne de ciment à 210 euros contre 90 euros à Maurice.
Pour déroger aux standards de l'Union européenne (UE), la loi du 13 juin 2025 de la sénatrice socialiste réunionnaise Audrey Bélim autorise les matériaux produits sur place ou importés du bassin régional sans marquage "CE", après validation par deux "comités référentiels construction" (Antilles-Guyane et océan Indien).
Mais seize mois plus tard, les décrets n'ont toujours pas été publiés. Le cabinet de Vincent Jeanbrun, ministre de la Ville et du Logement, assure que l'avis du Conseil d'Etat est imminent. Mme Bélim n'espère plus une entrée en vigueur qu'"en début d'année 2027".
La Fédération des entreprises des outre-mer (Fedom) explique ce retard par la lourdeur des concertations et l'instabilité ministérielle : "Chaque administration tend à surjouer son rôle" et on "s'abîme dans des jeux de rôle", déplore son président, Hervé Mariton.
- "Ecosystème local" -
Au-delà de ces lenteurs, M. Mariton juge que négliger la "fabrication sur place" face aux importations "serait une faute politique".
À Mayotte, la filière de la brique de terre comprimée se structure déjà, relève Marianne Louis, directrice générale de l'Union sociale pour l'habitat (USH). En Guyane, la Collectivité territoriale cible trois produits du Brésil ou du Suriname (carrelage, béton cellulaire et PVC).
Mais le directeur général d'une grande entreprise locale de construction, sous couvert d'anonymat, refuse d'affaiblir ses fournisseurs : "Même si demain je peux acheter mon bois au Suriname, je ne le ferai pas car ça tuerait l'écosystème local déjà fragile, quitte à ce que ça me coûte plus cher."
Une fois les décrets publiés, le secteur redoute surtout un blocage des assureurs. "Peu importe l'angle d'attaque de l'importation, le juge de paix ce sont les assurances. Personne n'ira se fournir, même sans marquage CE, si les assurances ne suivent pas", avertit Lauric Sophie, secrétaire général de la Fédération régionale du BTP (FRBTP) de Guyane.
Or, dans les départements d'outre-mer, "aucune doctrine n'a encore été établie" par les assureurs et les bureaux de contrôle, prévient CDC Habitat (56 % du parc social ultramarin).
- "Impact prix limité" -
Par ailleurs, la Fedom anticipe un "impact prix limité" sur le coût des chantiers. Selon CDC Habitat, la main-d'œuvre en représente déjà près de la moitié. Il faudra aussi financer des essais de conformité en laboratoire pour valider ces produits sur un marché "restreint" et créer des lignes maritimes régulières avec les pays voisins, souligne le syndicat patronal.
À Cayenne, l'artisan indépendant Timothé Alves Ferreira a tenté d'importer du ciment et du carrelage des villes brésiliennes de Macapa et Belém, où les tarifs sont 20 à 30 % moins élevés, sans succès : "Avec les taxes douanières et le coût du transport jusqu'à la frontière puis vers Cayenne, on économise à peine 10 % sur le prix des matériaux pour une logistique et des formalités assez lourdes, synonymes de charge mentale".
À cela s'ajoute la taxe carbone européenne aux frontières, appliquée depuis janvier 2026 sur le ciment et l'acier importés hors de l'UE : si le Parlement européen a voté le 15 septembre une possible dérogation pour les outre-mer, les États membres défendent une approche "plus restrictive" qui risque de maintenir cette surtaxe, relève CDC Habitat.
Surtout, ce débat masque une crise budgétaire bien plus urgente. En Guyane, après une baisse de 60 % des crédits de l'État pour le logement social en 2026, seuls 250 à 400 logements sociaux devraient sortir de terre cette année, contre environ 700 l'an dernier. "Le BTP guyanais vit une période de crise", résume Lauric Sophie.
F.Abruzzese--PV